Et si nous faisions tous du Morin sans le savoir ?

By | 30 janvier 2017

Les organisateurs du colloque sur « La pensée complexe » de janvier 2017 @ Poitiers m’ont demandé de refléter l’impact d’Edgar Morin en Suisse romande. Impossible d’y répondre quantitativement. Pour approcher la réponse, voici trois témoignages explicites que j’ai sollicités. Ecoutons ce que la journaliste Lorette Coen, le prospectiviste Giorgio Pauletto et le Professeur d’Université Michel Léonard ont à nous dire.

Lorette Coen, journaliste : « Je suis bien en peine de donner des noms précis de personnes se réclamant de son influence en Suisse. Pourtant, sa pensée percole dans tous les débats majeurs de notre actualité. J’énumère quelques-uns des thèmes et domaines qui, aujourd’hui, sont dans toutes les bouches et sur lesquels il s’est montré non seulement un précurseur mais aussi le philosophe et le sociologue le plus lucide et affûté :
– Changement de paradigme
– Pensée complexe
– Principe d’incertitude
– Question du commun

Il est parmi les premiers et sans doute l’un des meilleurs à avoir réfléchi
– aux technologies de l’information et de la communication
– au développement durable
– à la participation et aux politiques publiques

Autrement dit : tout le monde fait de l’Edgar Morin sans le savoir ou en le sachant. »

Michel léonard professeur en Système d’information et en science des services : « Tu m’as demandé de t’écrire quelques lignes sur l’influence de la pensée d’Edgar Morin en Suisse. Je t’en donne un exemple très concret et important : il concerne le positionnement d’un nouveau professeur ordinaire en Système d’information (SI) à l’Université de Genève au début des années 1980. D’abord le contexte de ces années : le domaine des SI est émergent surtout connu pour ses connaissances et méthodes d’ingénierie informatique. Mais à l’Université de Genève, les cours SI doivent aussi enrichir la connaissance du monde à des étudiants en gestion d’entreprise, économie, sciences sociales. Or toute la pensée de E. Morin offre un cadre conceptuel pour construire des cours SI consistants pour des étudiants provenant de toutes disciplines différentes. Le pionnier de tels cours est à ma connaissance Jean-Louis Lemoigne. C’est dans ce cadre qu’a été positionné le nouveau poste de professeur ordinaire en SI. Ainsi, il a été effectivement pourvu par une personne ayant des connaissances non seulement technologiques (jugées suffisantes à l’époque) mais surtout maîtrisant les pensées de E. Morin et de JL Lemoigne, notamment dans les systèmes collaboratifs. Il s’agit de notre regretté collègue Jean-Claude Courbon. Bien cordialement et à bientôt Michel »

Giorgio Pauletto, prospectiviste et membre de l’état-major des SIG – Service Industriel de Genève : « J’ai eu un chef pendant une dizaine d’années (Jean-Marie Leclerc, un leader transformationnel) qui m’a permis de comprendre, par des discussions et surtout ses actions, la pensée systémique. De là, nous avons exploré les systèmes complexes vs les systèmes compliqués, par exemple dans le cadre du secteur public. Cela a été une clé indispensable pour mieux comprendre comment les décisions sont prises et aussi comment mieux appréhender le système.

Le mot « complexe » vient du latin complexus, ce qui est tissé ensemble. Nous entrons dans le monde de la connaissance, de l’innovation. Nous changeons donc aussi de perception du monde, de façon de penser. C’est cela qui a guidé et modifié ma vision du monde avec Edgar Morin. Il est indispensable aujourd’hui de comprendre les tendances de façon plus globale. La prospective se nourrit de cela au quotidien.

Notre éducation et nos organisations sont encore souvent trop cloisonnées. Elles ne profitent pas de la transversalité car nous vivons encore sous l’inertie de la société de la production. On dissocie plutôt qu’on associe. On converge avant de diverger. On pense pouvoir tout maîtriser et théoriser, plutôt que d’apprendre de nos erreurs et d’avancer. Aux yeux du manager d’hier, toute idée nouvelle semble trop délirante et lointaine pour être sérieusement considérée. Alors que c’est bien souvent dans ces graines du changement que sont nichées les plus grandes (r)évolutions.

C’est donc aussi grâce à Edgar Morin que j’ai compris que nous devons penser et agir dans un monde complexe, que l’agilité est parfois supérieure à la connaissance, que les contraires peuvent souvent être rendues obsolètes par une idée tierce qui les domine et les contient, que l’ambidextrie de pensée (comme celle de nos mains) est essentielle. La frontière s’efface entre la pensée et l’action, car les deux se nourrissent constamment. Nous sommes des êtres de frontière et de surface, nous vivons constamment sur la ligne de crête. Et aujourd’hui plus qu’hier, nous savons que la connaissance profonde doit être complétée par un intérêt de tout le reste. Ce n’est pas être superficiel, qu’être plus généraliste. C’est bien grâce à cela que nous nous aventurons à comprendre le monde des autres. Comme disait Albert Jacquard, « c’est parce que tu me dis tu, que je peux dire je ».

C’est donc bien le tout qu’il faut comprendre et pas uniquement ses parties individuelles. Ce sont les liens qu’entretiennent les éléments entre eux et les boucles de rétroaction qui forment l’essence de toute entité, de toute organisation, de toute dynamique. Le tout peut être plus que la somme des parties (bien connu), mais en même temps le tout peut être moins que la somme des parties (si par exemple on inhibe la créativité, l’expression des désirs profonds, etc).

Nous vivons une période extraordinaire, Edgar Morin, m’a donné des clés indispensables pour comprendre et mieux appréhender les transitions du monde, qu’elle soit énergétique, numérique, sociétale. Voilà pourquoi pour moi Edgar Morin reste un maître de pensée, qui m’a beaucoup enrichi et dont je lis encore en ce moment son livre « Penser global : l’homme et son univers ».

Avec encore tous mes meilleurs messages pour 2017.

Bien à toi.

— Giorgio »